Les États-Unis se préparent à prendre une mesure qui pourrait faciliter le fonctionnement des plus grandes banques américaines.
Pour comprendre cela, il faut examiner le mécanisme de fonctionnement du système bancaire. Les régulateurs déterminent le niveau de capital que les banques doivent maintenir pour absorber les pertes, ainsi que la liquidité nécessaire en cas de retrait soudain des fonds.
Plus de capital et de liquidité renforcent la stabilité des banques, mais limitent aussi leur capacité à prêter, à effectuer des transactions ou à rembourser les actionnaires. À l’inverse, avec des exigences plus faibles, les banques disposent de plus de marge de manœuvre, mais leur coussin de sécurité s’amincit en période de volatilité du marché.
Ce compromis revient aujourd’hui au centre de la politique bancaire aux États-Unis. Le 12 mars, Michelle Bowman, vice-présidente de la supervision à la Réserve fédérale américaine, a indiqué que les régulateurs se préparaient à assouplir la réglementation Basel III « phase finale », le cadre de capital post-crise de 2008 que Wall Street cherche à assouplir depuis plusieurs années.
La nouvelle version pourrait maintenir ou même réduire légèrement les exigences de capital pour les grandes banques, après ajustements liés. Cela pourrait libérer plus de 175 milliards de dollars de capital excédentaire dans l’ensemble du secteur bancaire. Les surtaxes pour les plus grandes banques mondiales pourraient aussi diminuer d’environ 10 %.
C’est un changement notable par rapport à la position d’il y a moins de trois ans.
Le projet initial, poussé en 2023 sous la direction de Michael Barr, prédécesseur de Bowman, proposait d’augmenter de 19 % les exigences de capital pour les plus grandes banques. Ces dernières soutenaient que cette réglementation rendrait le crédit plus cher, réduirait leur capacité à créer des marchés et pousserait l’activité financière hors du système régulé.
Les défenseurs d’un cadre plus strict argumentaient que des années de taux faibles, des portefeuilles concentrés et des crises financières récurrentes rendaient nécessaire un coussin de sécurité plus épais. Cependant, la nouvelle proposition penche davantage en faveur des arguments du secteur bancaire.
Il est intéressant de noter que, alors que Washington semble prêt à donner plus de flexibilité aux grandes banques en matière de capital et de liquidité, la détention directe de Bitcoin dans leur bilan reste soumise à des réglementations beaucoup plus strictes.
Selon les règles de Basel, des seuils de capital élevés et des coefficients de risque importants peuvent rendre la détention de Bitcoin extrêmement coûteuse en capital, même si la loi l’autorise. Cela montre que les régulateurs sont encore plus à l’aise pour gérer le risque dans le système financier traditionnel plutôt que de normaliser l’intégration du Bitcoin dans le bilan bancaire.
Relâcher les exigences en capital est déjà une grande étape pour le secteur bancaire. Mais son impact est encore plus large, car il concerne aussi la liquidité.
Au début du mois, des responsables du Département du Trésor américain ont indiqué qu’ils examinaient la réglementation sur la liquidité et proposaient d’autoriser les banques à considérer une partie des actifs collatéraux déjà déposés auprès de la Fed dans leur calcul de liquidité.
En termes simples, les régulateurs pourraient commencer à considérer la capacité d’emprunt d’urgence auprès de la Fed comme une composante de la liquidité utilisable. Le Département du Trésor qualifie cette capacité de « liquidité réellement convertible en cash ».
Cela signifie que les banques pourraient ne pas avoir besoin de détenir autant d’actifs « morts » pour respecter la réglementation, si elles peuvent prouver qu’elles disposent d’actifs collatéraux prêts à être rapidement convertis en liquidités. En d’autres termes, le système se réoriente vers une dépendance accrue à l’égard du rôle de garant de la banque centrale.
Depuis plusieurs années, les régulateurs tentent de construire un cadre permettant aux banques de mieux faire face à une crise. Elles doivent détenir suffisamment d’actifs liquides pour résister à une vague de retraits, tandis que la fenêtre de prêt d’urgence de la Fed n’est qu’un dernier recours.
Mais en pratique, les banques évitent souvent d’y recourir, car emprunter via cette voie est perçu comme un signe évident de difficulté financière. Le Département du Trésor américain reconnaît aujourd’hui que cette « stigmatisation » pose problème, et que la réglementation devrait refléter le fait que cet outil existe pour être utilisé en cas de besoin.
Ce changement est d’autant plus notable que, il y a seulement trois ans, le système bancaire américain avait connu un choc majeur.
Silicon Valley Bank, Signature Bank et First Republic avaient fait faillite lorsque la confiance s’était effondrée trop rapidement, que les déposants avaient retiré leurs fonds à une vitesse sans précédent, et que la liquidité, pourtant théoriquement disponible, était difficile à mobiliser.
Le rapport de la Fed sur Silicon Valley Bank soulignait de graves failles dans la gestion du risque de liquidité, et les superviseurs n’avaient pas anticipé le niveau de risque lors de l’expansion de la banque.
La réponse officielle à l’époque était claire : mieux surveiller, mieux préparer et renforcer la résilience du système bancaire.
Mais la réforme proposée pour 2026 adopte une approche différente : exigences en capital plus faibles, traitement moins strict des actifs collatéraux auprès de la Fed, et moins de restrictions pour les grandes banques.
Si le nouveau cadre est adopté, les grandes banques disposeront de plus de latitude pour étendre le crédit, augmenter leurs activités, racheter des actions et soutenir des opérations financières.
Les partisans estiment que c’est précisément l’objectif. Michelle Bowman argue que des exigences de capital trop élevées entraînent des coûts économiques importants et peuvent freiner le rôle principal des banques : fournir du crédit à l’économie.
Les acteurs du secteur bancaire partagent cette vision, affirmant que la réforme permettra d’aligner davantage la réglementation sur le risque réel.
Mais l’autre face de la médaille est tout aussi claire.
Les exigences en capital jouent le rôle d’un amortisseur pour le système financier, tandis que la réglementation sur la liquidité agit comme un frein de sécurité. Lorsqu’elles sont toutes deux assouplies, les banques disposent de plus de liberté, mais le système perd aussi certains mécanismes de protection.
Cela traduit une évolution vers une politique qui privilégie l’efficacité, la croissance du crédit et un accès plus facile au financement via la Fed, au détriment de la sécurité maximale.
Ce choix suscite aussi des controverses.
La sénatrice Elizabeth Warren met en garde contre un relâchement des normes de capital dans un contexte de tensions géopolitiques et de risques accrus. Bien que motivée politiquement, cette position souligne la contradiction du débat.
Après la faillite de Silicon Valley Bank, Washington a affirmé que la résilience du système bancaire devait être la priorité. Mais aujourd’hui, face à un ralentissement de la croissance, à la volatilité du marché et aux risques de financement, Washington semble prêt à assouplir la réglementation pour les grandes banques.
En substance, il s’agit de décider combien de « coussins » le système financier doit conserver avant qu’un nouveau choc ne survienne.
Un cadre plus strict obligerait les banques à détenir davantage de protections inutilisées. À l’inverse, un cadre plus souple accepterait un niveau de vulnérabilité plus élevé en échange d’un crédit accru, d’un marché plus dynamique et de profits potentiellement plus importants.
Les défenseurs de Bitcoin soutiennent depuis longtemps que le système bancaire traditionnel dépend fortement des mécanismes d’assistance d’urgence de la banque centrale, même si cela est présenté comme une stabilité auto-entretenue.
La fenêtre de prêt de la Fed n’est pas seulement une question technique, mais une composante essentielle de l’infrastructure qui évite un effondrement généralisé de la confiance.
Lorsque le Département du Trésor américain propose d’intégrer des actifs collatéraux préposés auprès de la Fed dans la réglementation de la liquidité, cela revient aussi à reconnaître que le système financier reste dépendant de l’architecture de secours de la banque centrale, même en période « normale ».
Une nouvelle crise n’est pas encore survenue, mais Washington réécrit déjà ses règles après Silicon Valley Bank. La nouvelle hypothèse est que, en cas de panique, les grandes banques auront besoin de plus de flexibilité, et le « filet de sécurité » de la Fed doit être plus accessible.
Pour Wall Street, c’est une libération significative.
Pour le reste de l’économie, c’est un rappel que le système bancaire tourne toujours autour d’un principe familier : le risque privé fonctionne de manière optimale lorsque la liquidité publique est toujours prête en arrière-plan.